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Politique

Cameroun : dans les coulisses de la guerre des clans qui a fracturé le renseignement

Actualité - Cameroun : dans les coulisses de la guerre des clans qui a fracturé le renseignement
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Les services secrets camerounais sont eux-mêmes devenus un champ de bataille. Au fil des années, les rivalités entre réseaux sécuritaires, militaires et politiques ont progressivement fragilisé la DGRE, longtemps considérée comme l’un des bras les plus puissants du régime. L’affaire Martinez Zogo a exposé au grand jour cette guerre de l’ombre. En 2026, alors que la succession de Paul Biya nourrit les calculs au sein du pouvoir, la bataille porte aussi sur le contrôle de l’information qui remonte au sommet.

À Yaoundé, certaines batailles ne se livrent pas en public.

Elles se jouent dans les bureaux sécurisés, dans les rapports confidentiels, les notes transmises au palais, les conversations téléphoniques et les réseaux d’informateurs. Elles opposent rarement des institutions officiellement déclarées rivales. Elles mettent plutôt aux prises des hommes, des fidélités et des circuits d’influence.

C’est dans cet univers que la DGRE a progressivement perdu une partie de sa puissance.

La chute d’un sanctuaire

Pendant longtemps, la Direction générale de la recherche extérieure a été l’un des appareils les plus redoutés du régime de Paul Biya.

Son ancien patron, Léopold Maxime Eko Eko, nommé en 2010, disposait d’une position stratégique dans l’appareil sécuritaire. Mais l’affaire Martinez Zogo a brutalement interrompu cette longue période de puissance.

En janvier 2023, l’animateur radio est enlevé puis retrouvé mort. L’enquête conduit rapidement vers des membres de la DGRE. Justin Danwe, alors directeur des opérations spéciales, reconnaît avoir organisé un commando impliqué dans l’enlèvement et la torture du journaliste. Eko Eko est lui aussi poursuivi.

Le procès, toujours en cours en 2026, continue d’exposer les connexions entre certains membres du renseignement et des acteurs extérieurs au service. En juin 2026, la diffusion au tribunal d’images des tortures infligées à Martinez Zogo a relancé les interrogations sur la chaîne de commandement et les responsabilités. 

L’affaire n’a pas seulement éclaboussé des individus.

Elle a durablement abîmé la réputation de l’institution.

Le renseignement après Eko Eko

Le 19 décembre 2023, Paul Biya nomme Jean Pierre Robins Ghoumo à la tête de la DGRE, en remplacement d’Eko Eko.

Le choix est révélateur. Ghoumo est un civil, formé à l’Institut des relations internationales du Cameroun, et son arrivée constitue une rupture avec la tradition d’un service généralement dirigé par un policier ou un officier supérieur. 

La présidence confirme toujours en 2026 Ghoumo à la tête de la DGRE. 

Sa mission est particulièrement délicate : restaurer l’autorité d’un service dont certains agents ont été directement impliqués dans le scandale le plus retentissant ayant touché le renseignement camerounais ces dernières années.

Mais le problème de la DGRE ne se résume plus à son directeur.

La Semil, l’autre centre de gravité

Face à la DGRE, la Sécurité militaire a progressivement occupé un espace important dans le dispositif.

Le colonel Émile Joël Bamkoui, ancien patron de la Semil, a longtemps incarné cette montée en puissance du renseignement militaire. Son nom apparaît régulièrement dans les dossiers sensibles qui ont marqué la vie politique et sécuritaire camerounaise.

Une conversation avec un lanceur d’alerte, enregistrée puis diffusée sur les réseaux sociaux en 2021, avait notamment donné un aperçu inhabituel des relations entre cet appareil sécuritaire et certains acteurs extérieurs.

Le plus intéressant n’était pas seulement le contenu de l’échange.

C’était ce qu’il révélait d’un système dans lequel les frontières entre renseignement, surveillance politique et gestion des crises pouvaient devenir extrêmement poreuses.

Bankui a depuis quitté ses fonctions opérationnelles. En 2026, des informations de presse ont même fait état de spéculations sur un éventuel retour à la DGRE, hypothèse que l’intéressé a publiquement qualifiée de « mensonges ». 

Cette séquence est révélatrice : même après son départ du renseignement militaire, son nom continue d’être associé aux discussions sur l’équilibre futur des services.

Martinez Zogo : le moment où les murs sont tombés

L’affaire Zogo constitue le point de rupture.

Jusqu’alors, les services secrets fonctionnaient dans un univers largement inaccessible au public. Le scandale a fait entrer leurs méthodes, leurs rivalités et leurs relations avec certains acteurs économiques et politiques dans le débat national.

Au procès, la question centrale demeure celle du commanditaire et de la chaîne exacte des responsabilités.

Justin Danwe reconnaît son implication opérationnelle. Des liens entre Danwe et l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga ont été examinés par les enquêteurs et les experts. Mais les avocats des différents protagonistes contestent certaines interprétations des éléments recueillis et Eko Eko continue de nier toute implication dans le meurtre. 

Cette nuance est essentielle.

Car dans un système aussi fermé, l’existence de contacts entre responsables du renseignement et acteurs politiques ou économiques ne suffit pas, à elle seule, à établir une chaîne de commandement.

C’est précisément ce que le procès cherche à déterminer.

Quand les services deviennent des réseaux

C’est là que se trouve le cœur du problème.

Le Cameroun ne dispose pas d’un seul appareil de renseignement. Plusieurs structures militaires, policières et administratives produisent de l’information.

Dans un régime où le pouvoir est fortement centralisé autour de la présidence, celui qui contrôle l’information dispose nécessairement d’un levier d’influence.

Et lorsque plusieurs hommes cherchent à peser sur l’avenir du régime, la compétition pour l’accès au président peut devenir presque aussi importante que la collecte du renseignement elle-même.

Qui informe le chef de l’État ? Qui filtre les informations ? Qui décide ce qui mérite de remonter au palais ?

Ces questions sont rarement visibles publiquement. Elles constituent pourtant l’un des ressorts de la politique camerounaise.

La succession de Biya change la donne

À 93 ans, Paul Biya demeure au centre du système politique camerounais.

Autour de lui, les ambitions et les calculs liés à l’avenir du régime alimentent les rivalités entre réseaux. L’affaire Martinez Zogo elle-même est désormais analysée par les enquêteurs, les avocats et plusieurs observateurs dans le contexte plus large de ces luttes d’influence. Le Monde évoque ainsi un dossier devenu un terrain d’affrontement politique sur fond de rivalités autour de la succession. 

Dans ce contexte, le renseignement prend une dimension supplémentaire.

Il ne s’agit plus seulement de savoir ce qui se passe dans le Nord-Ouest, le Sud-Ouest, le Grand-Nord ou dans les milieux d’opposition.

Il s’agit aussi de savoir qui observe qui au sommet de l’État.

Une DGRE affaiblie, mais pas disparue

Dire que la DGRE a disparu du jeu serait toutefois excessif.

Le service conserve une place institutionnelle centrale et reste officiellement dirigé par Ghoumo. 

Mais son image a changé.

L’institution qui fonctionnait autrefois dans l’ombre est désormais associée à un scandale judiciaire dont le procès continue d’exposer les dysfonctionnements et les connexions.

La question n’est donc pas de savoir si la DGRE existe encore.

Elle est de savoir quelle influence elle conserve réellement dans un système où plusieurs appareils de sécurité disposent de leurs propres réseaux et accès au pouvoir.

La bataille invisible de l’après-Biya

C’est probablement là que se trouve l’enjeu le plus sensible.

Dans les régimes fortement personnalisés, les services de renseignement ne sont jamais de simples administrations. Ils constituent des instruments de protection du pouvoir, de collecte d’information et parfois de contrôle politique.

Au Cameroun, leur fragmentation pourrait donc devenir un enjeu majeur à mesure que s’approche l’après-Biya.

Car lorsque le sommet du pouvoir reste stable, les rivalités peuvent être arbitrées par le président.

Lorsque l’incertitude augmente, les mêmes réseaux peuvent chercher à sécuriser leur propre avenir.

La guerre des clans ne se joue donc pas seulement pour savoir qui succédera à Paul Biya. Elle se joue aussi pour savoir qui disposera, demain, des hommes, des fichiers, des réseaux et des informations permettant de peser sur cette succession.

Et c’est peut-être là que réside la véritable fragilité du renseignement camerounais : à force de multiplier les centres de pouvoir, le régime a peut-être fini par transformer ses propres services secrets en terrain de compétition.


 

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