Dans une analyse qui bouscule les clivages habituels, François Soudan rapproche le discours d’Ibrahim Traoré de celui de Marine Le Pen. Souveraineté, rejet des ingérences, critique de l’ordre international : les mots se ressemblent parfois, malgré des histoires et des projets politiques radicalement différents. Jusqu’à poser une question iconoclaste : une présidence Le Pen à Paris pourrait-elle être moins hostile aux juntes de l’AES qu’on ne l’imagine ?
Le rapprochement paraît, à première vue, improbable.
Ibrahim Traoré et Marine Le Pen appartiennent à deux univers politiques que tout semble opposer. Le premier dirige le Burkina Faso dans le cadre d’un régime militaire issu d’un coup d’État. La seconde est une dirigeante de l’extrême droite française engagée dans la compétition présidentielle de 2027.
Et pourtant, c’est précisément cette apparente contradiction que François Soudan place au cœur de son analyse : derrière les différences de trajectoire, un vocabulaire souverainiste peut créer des passerelles inattendues.
Le Burkina Faso contre « l’ordre ancien »
Depuis son arrivée au pouvoir en septembre 2022, Ibrahim Traoré a fait de la souveraineté l’un des axes centraux de son discours.
Avec le Mali et le Niger, le Burkina Faso a construit l’AES autour de la défense collective, de l’autonomie stratégique et d’une volonté affichée de réduire la dépendance à l’égard de certains partenaires occidentaux. Le discours officiel de l’AES revendique explicitement la souveraineté comme l’un des fondements de la Confédération.
Cette orientation s’est traduite par une rupture spectaculaire avec Paris.
Le 26 juin 2026, Ouagadougou a annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec la France, accusant notamment Paris d’« ambitions néocoloniales ». La France a rejeté ces accusations et dénoncé une décision « hostile et sans fondement ».
La séquence résume à elle seule le nouveau rapport de force : l’ancienne puissance coloniale n’est plus présentée comme un partenaire privilégié, mais comme l’un des symboles d’un système dont les autorités de l’AES veulent s’émanciper.
Et si Le Pen arrivait à l’Élysée ?
C’est là que le raisonnement de François Soudan devient politiquement explosif.
Marine Le Pen défend elle aussi une conception fortement souverainiste de la politique française : contrôle des frontières, priorité aux intérêts nationaux, réduction de certaines contraintes européennes et affirmation de la primauté de la souveraineté française. Ses propositions économiques dévoilées en octobre 2026 placent d’ailleurs explicitement la souveraineté nationale au cœur de son programme.
Même vocabulaire, autre terrain.
Chez Traoré, la souveraineté est d’abord présentée comme une réponse à l’histoire coloniale, aux pressions extérieures et aux enjeux sécuritaires du Sahel.
Chez Le Pen, elle s’inscrit dans une logique politique française et européenne : immigration, frontières, institutions européennes, politique budgétaire et défense des intérêts nationaux.
Le rapprochement ne signifie donc pas identité de projet. Il révèle plutôt une étonnante convergence de certains réflexes politiques.
Le paradoxe français
C’est ici que se trouve le véritable paradoxe.
Pendant des années, les régimes de l’AES ont construit une partie de leur discours politique autour de la dénonciation de l’influence française. Or, si Paris était dirigé par une personnalité elle-même attachée à une conception très affirmée de la souveraineté nationale, le logiciel diplomatique pourrait devenir plus complexe.
Une question surgirait alors : que se passerait-il si le pouvoir français cessait de vouloir défendre une politique africaine fondée sur l’influence et acceptait davantage le principe de non-ingérence revendiqué par les capitales sahéliennes ?
La confrontation pourrait laisser place à une forme de coexistence pragmatique.
Pas nécessairement une alliance. Pas davantage un rapprochement idéologique complet. Mais un dialogue entre deux pouvoirs revendiquant chacun le droit de décider seuls de leur destin.
L’AES aurait-elle intérêt à une France souverainiste ?
C’est l’hypothèse la plus audacieuse de l’analyse.
Il serait toutefois excessif de parler d’un « choix » des juntes de l’AES pour Marine Le Pen sans éléments démontrant une position officielle en ce sens.
Ce que l’on peut établir, en revanche, c’est que le projet de l’AES et certains thèmes défendus par la droite nationale française peuvent se croiser sur la question de la souveraineté.
Ibrahim Traoré présente la Confédération comme un instrument d’autodétermination collective. En juillet 2026, il appelait encore à consolider l’unité, la souveraineté et le développement endogène des trois pays membres.
Marine Le Pen, de son côté, défend une France qui reprendrait davantage le contrôle de ses frontières, de ses finances et de ses choix politiques vis-à-vis de l’Union européenne.
Deux souverainetés, donc. Deux espaces politiques. Mais une même méfiance envers certaines formes de supranationalité et d’ingérence.
La grande contradiction
Il existe cependant une différence fondamentale que le parallèle ne doit pas effacer.
Le régime d’Ibrahim Traoré est issu d’un coup d’État militaire et s’inscrit dans une période de transition politique. La France fonctionne, elle, dans le cadre d’un système électoral pluraliste et institutionnel.
Comparer les deux projets uniquement à partir du mot « souveraineté » serait donc réducteur.
Le véritable intérêt de la thèse de François Soudan est ailleurs : elle montre que les anciennes catégories gauche-droite, Nord-Sud ou anti-impérialiste-nationaliste ne suffisent plus toujours à comprendre les recompositions idéologiques actuelles.
Un pouvoir militaire africain peut ainsi reprendre des thèmes traditionnellement associés au patriotisme de gauche tout en développant un discours conservateur et identitaire. À l’inverse, une droite radicale européenne peut défendre des positions qui, sur certains sujets de politique internationale, trouvent ponctuellement un écho chez des dirigeants africains opposés aux interventions occidentales.
Vers une nouvelle géographie des alliances ?
C’est peut-être là que se situe le véritable enjeu.
Depuis quatre ans, l’AES tente de construire un espace politique, sécuritaire et économique autonome. La Confédération a progressivement institutionnalisé cette volonté et cherche à développer ses propres instruments communs.
La rupture avec Paris a constitué l’un des actes les plus spectaculaires de cette stratégie.
Mais l’AES ne peut pas vivre uniquement de ruptures. Elle doit également trouver des partenaires, des marchés, des financements, des technologies et des débouchés diplomatiques.
Le véritable test pour une éventuelle future relation Paris-AES ne serait donc pas l’idéologie affichée, mais les intérêts concrets.
Une France dirigée par Marine Le Pen pourrait-elle accepter la nouvelle donne sahélienne ? Les régimes de l’AES pourraient-ils, de leur côté, renouer avec Paris sans remettre en cause leur stratégie de souveraineté ?
Pour l’heure, ces questions restent hypothétiques.
Mais le simple fait qu’elles puissent désormais être posées illustre le bouleversement des rapports entre la France et son ancien pré carré africain.
Traoré et Le Pen ne mènent pas le même combat. Mais, dans le nouveau paysage géopolitique, leurs discours peuvent parfois se retrouver sur un même mot : souveraineté. Et c’est précisément cette convergence inattendue qui pourrait, demain, compliquer davantage encore le face-à-face entre Paris et l’AES.

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